Comment agir contre la médicalisation des MGF ?

Pour pouvoir lutter contre la médicalisation croissante des MGF, il faut d’abord comprendre pourquoi le personnel de santé accepte de pratiquer un tel acte … (Kenya National Bureau of Statistics Nairobi, 2014; Shell-Duncan B., Njue C. and Moore Z., 2017):

  • Ils.Elles appartiennent à une communauté qui pratique les MGF et cela correspond à leurs croyances, ou ils.elles estiment qu’il est de leur devoir d’appuyer une demande de MGF émise par la patiente et motivée sur le plan socio-culturel
  • Ils.Elles considèrent que la médicalisation est un « moindre mal », et qu’elle permet de réduire les risques et complications 
  • Ils.Elles considèrent que les MGF sont inoffensives voire médicalement indiquées
  • Ils.Elles sont d’abord attiré.e.s par le gain financier

Dès lors, comment peut-on agir ?

Mieux former les professionnel.le.s de santé est nécessaire pour déconstruire leurs croyances et les sensibiliser sur les conséquences néfastes de la pratique. Le manque de connaissances sur les MGF et leurs conséquences, ainsi que sur les implications culturelles et sociales derrière cette pratique (contrôle de la sexualité et de la liberté des filles et des femmes), incitent les professionnels de santé à accepter plus facilement de pratiquer un tel geste. (Kimani S. and Shell-Duncan B., 2018; Kenya National Bureau of Statistics, 2010)

Les membres ont aussi abondé en ce sens. La formation des professionnel.le.s de santé a notamment fait partie de la stratégie de Plan International au Mali.

« Nous avons organisé des ateliers:

  • De formation et de sensibilisation sur les MGF, réunissant 80 agents des ONG et agents de santé des zones d’intervention du projet, ce qui a notamment permis de recenser, tous les termes utilisés pour désigner les MGF et aussi les organes génitaux, dans les langues locales,
  • Sur la prise en charge des complications de l’excision, réunissant des représentants et agents des ONG partenaires. Le principal intervenant de ce second atelier était le Dr Moustapha Touré qui, pour la première fois a présenté une sélection de photos des complications auxquelles il était confronté, et expliqué leur prise en charge médicale et psychologique, ainsi que le suivi parfois très compliqué. »

Le Docteur Hashim Hounkpatin a mis en avant cinq points clés pour améliorer les connaissances sur les MGF, déconstruire les mythes atour des MGF et leur médicalisation, donner plus d’importance à la santé des femmes et leur liberté de choix:

  • « Une bonne éducation sexuelle permettra aux femmes/filles (aux garçons aussi) d’avoir une sexualité plus responsable et de ne pas succomber à l’attrait de l’interdit. L’éducation sexuelle plutôt que les MGF permettrait aux filles/femmes de rester vierges si elles le désirent. L’ultime décision leur revient.
  • Nous savons que les MGF répondent plus à des normes sociales que religieuses. Nous avons besoin de faire intervenir les leaders religieux mais aussi sociaux pour aider à déconstruire certaines croyances que nos populations répètent mécaniquement parce qu’elles sont consacrées par la tradition et qu’on ne les questionne pas. (rite de passage, peur des sanctions sociales,…)
  • Les MGF sont une pratique sociale pour soumettre la femme. Rend-elle la femme plus fidèle ?
  • Les MGF ne facilitent pas l’accouchement et ne diminuent pas la mortalité infantile
  • La médicalisation ne réduit pas l’importance de l’opération (ré-excision en communauté). Elle viole le premier principe de l’éthique médical (ne pas nuire), viole les droits des femmes et des filles, ne prévient pas les conséquences à long terme et pourrait légitimer les MGF. »

Donner un cadre clair aux professionnel.le.ss de santé participe à leur sensibilisation et à la qualification claire de la pratique des MGF comme de leur potentielle médicalisation.

  • Un cadre politique : volonté politique mobilisée pour l’abandon de la pratique et position claire du Ministère de la Santé condamnant la médicalisation.
  • Un cadre juridique : la médicalisation doit être explicitement et / ou clairement condamné par les lois interdisant les MGF et les professionnel.le.s de santé les pratiquant doivent être traduits en justice. (Roseline N’Da Safié a ainsi donné l’exemple de la loi ivoirienne doublant la peine initialement prévue lorsque les MGF sont pratiquées par un membre du corps médical.)

Eva Komba a aussi suggéré d’améliorer la poursuite des professionnel.le.s de santé, hôpitaux, cliniques pratiquant les MGF en relatant l’exemple du Kenya où elle travaille.

“La où je travaille il y a deux groupes de personnes  – L’élite –  ceux qui sont tout à fait au courant mais continuent de pratiquer les MGF comme mon voisin, un professeur d’université, qui a soumis ses filles aux MGF en 2004 au désarroi de tout le monde. Il s’est défendu en expliquant qu’il respectait se culture. Le deuxième groupe sont les membres de la communauté ayant un niveau d’éducation très bas, sont pauvres et continuent la tradition afin d’avoir accès à du bétail et des terres. L’élite ont tendance à identifier quelqu’un de leur communauté qu’ils peuvent payer pour pratiquer l’excision (tel une infirmière) et y amènent leurs filles secrètement.  

Une des meilleures façons de mettre un terme à la medicalisation des MGF est de traduire en justice les praticiens, de retirer les licenses aux hôpitaux et cliniques et de poursuivre les discussions dans les communautés.  Les infirmier.ère.s et médecins doivent être sensibilisés.”

Des protocoles et lignes directrices dans le domaine de la santé concernant les MGF (et notamment le rôle des organisations médicales professionnelles) doivent être mis en place.

Une membre sénégalaise a émis l’idée de créer des outils de sensibilisation et de formation promouvant une approche intégrée (droits humains – santé – économie) et de multiplier les discussions au sein des universités. En effet, ils ont pu constater que les étudiants en médecine manquaient d’informations et de connaissances sur les MGF et leurs conséquences.

Renforcer l’inclusion du corps médical dans les programmes de prévention menés par les ONG permettrait d’accroître leurs connaissances et actions contre les MGF. En effet, les professionnel.le.s de santé peuvent être des agents de changement particulièrement puissants et influents. 

Les associations devraient rendre compte dans leurs programmes des enjeux liés à la pratique locale de la médicalisation, et faire participer les professionnel.le.s de santé à l’élaboration et la mise en oeuvre des programmes. Ceux.celles-ci doivent en effet être sensibilisé.e.s au rôle important de prévention qu’ils.elles peuvent jouer dans leur communauté (Njue C. and Askew I., 2004).

Fatma Soueid Ahmed a partagé l’exemple de la Mauritanie où s’est établie une collaboration avec le corps médical et dont la participation et prise de position ont pu être très utiles dans la lutte contre les MGF et leur déligitimation. En effet, ils.elles bénéficient de la confiance des communautés qui les écoutent. Leurs voix, leurs histoires témoignant de la nocivité des MGF pour la santé des filles et des femmes peuvent être de puissants outils de plaidoyer et sensibilisation.

« Les méfaits de la pratique constituent un motif déterminant pour l’abandon des mutilations génitales féminines et sert aussi d’argumentaire aux chefs religieux pour se prononcer sur la décision à prendre concernant l’interdiction ou non des MGF. Ici en Mauritanie pour obtenir l’adhésion des imams à travers une fatwa nous avons dû d’abord avoir la déclaration des médecins afin de démontrer que la pratique nuit à la santé des filles et des femmes et au risque d’y perdre la vie, ce qui est formellement interdit par la religion.

Par ailleurs une alliance avec les sages-femmes et un grand travail avec les prestataires de santé a été mené et ils sont mêmes devenus les garants et acteurs dans cette lutte contre les MGF. En effet, le personnel de santé est très écouté et ses conseils suffisent pour marquer les esprits des populations pour une prise de conscience des dangers des MGF. Notons aussi que le personnel santé peut témoigner sans gêne des cas traités suite à des complications. Plusieurs personnes du corps médical ont vu mourir des petites victimes innocentes, sans pouvoir leur apporter secours car elles étaient arrivées trop tard aux centres de santé. »

En ce sens, les déclarations publiques d’abandon et / ou condamnation des MGF par les professionnel.le.s de santé peuvent être particulièrement efficaces et influentes.

En ce sens, Stéphanka, sociologue, a donné l’exemple d’un forum national organisé par des ONG locales et Plan International au Mali:

« Les principaux responsables des services de gynéco-obstétrique et d’urologie de Bamako, ainsi que les représentants des associations des professionnels de la santé étaient invités (dont les sages-femmes), il y a eu l’affirmation publique de la position de ces professionnels de la santé contre les MGF. Cette affirmation ainsi que les efforts conjugués des ONG en lutte contre l’excision et la volonté favorable du gouvernement de l’époque, ont rendu possible l’adoption de la loi d’interdiction des MGF dans les hôpitaux. »

Selon les recommandations du FNUPA, de l’UNICEF et de l’OMS, il est nécessaire d’adopter une approche holistique pour lutter contre la médicalisation (World Health Organization, 2010). Ainsi, ils proposent huit interventions :

  1. Cadre juridique, adhésion au code de conduite, sanctions et plaidoyer en faveur de l’application de la loi
  2. Intégration des mutilations génitales féminines et des principes éthiques connexes dans l’enseignement médical, infirmier et obstétrique
  3. Traitement et prévention des MGF intégrés à la prestation de services (par exemple, accouchements, soins prénatals et postnatals et campagnes de vaccination)
  4. Engager les institutions nationales des droits de l’homme et les OSC pour renforcer la responsabilité sociale
  5. Créer un cadre de prestataires de soins de santé faisant le plaidoyer de la fin de la médicalisation des MGF
  6. Mécanismes de surveillance et collecte de données pour l’élaboration des meilleurs politiques et des programmes
  7. Établir des partenariats, engager des associations / organismes de professionnels de santé et établir des liens avec d’autres services (par exemple, services sociaux et communautaires) pour les références et les contre-références
  8. Renforcer les communautés pour l’abandon de la MGF

Cette stratégie implique une complicité entre les différents protagonistes à savoir les décideurs politiques, les autorités judiciaires et religieuses, les institutions de formation des personnels de soins, les professionnels de la santé, la société civile et la communauté.

Ainsi, il est important pour mieux travailler avec les leaders religieux et d’autres acteurs communautaires en les incluant dans la lutte et en les informant. En effet, nul abandon complet des MGF ne sera possible sans le soutien de la totalité de la communauté.

En ce sens, le Dr. Hahim Hounkpatin a suggéré de :

Continuer à impliquer les communautés dans les discussions autour de leurs croyances en matière de MGF afin d’aborder les raisons générales pour lesquelles les familles souhaitent infliger une MGF, tant dans le contexte de la médicalisation qu’en dehors.

Éduquer les communautés sur le rôle des prestataires de soins de santé dans la promotion de la santé et la prévention des complications physiques et psychologiques, afin qu’elles puissent mieux comprendre et soutenir leurs décisions de ne pas pratiquer les MGF. (Serour G., 2013; Population Reference Bureau, 2018)

Kaba, originaire de Guinée, a souligné l’importance de travailler avec les leaders religieux et traditionnels pour déconstruire les croyances entourant les MGF et lutter contre la norme sociale qu’elles constituent: 

« Chez nous, en Guinée, les deux deux principales raisons de la persistance de cette pratique demeurent la religion et la tradition (la question des normes sociales notamment). De nos jours, un grand progrès est réalisé en Guinée grâce à la synergie des différents acteurs dans les interventions. Des leaders religieux et communicateurs traditionnels de renommée nationale sont favorables à l’abandon des MGF/E et véhiculent aujourd’hui des messages forts pour la promotion de cet abandon. »

Enfin, Dr. Souleymane Kabore a rappelé l’importance des études et données sur la médicalisation afin de lutter de la façon la plus adaptée contre cette pratique, donner de la visibilité au phénomène et pousser les gouvernements à agir.

« Ainsi, pour lutter contre la médicalisation au Burkina et dans les autres pays de l’Afrique Sub-saharienne, je pense qu’il faut dans un premier temps documenter le phénomène et montrer qu’il existe. En fait, la médicalisation est très peu connue ici, on en parle pas du tout. Il semble qu’elle est pratiquée clandestinement. Ensuite, il faut développer des directives et des outils de formation et de sensibilisation du personnel de santé sur le problème. »

“La Communauté de pratique sur les mutilations génitales féminines” fait partie du projet “Bâtir des ponts entre l’Afrique et l’Europe pour lutter contre les MGF”, soutenu par le “Programme conjoint UNFPA-UNICEF sur l’élimination des MGF”.
Le projet est coordonné par AIDOS en partenariat avec GAMS Belgique

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