L’étirement des petites lèvres

Quoi, Où, Pourquoi ?


Les “petites lèvres” (lèvres intérieures) sont les plis de la peau de chaque côté de la vulve. Leur taille varie grandement d’une femme à l’autre ; il n’y a donc pas de longueur labiale
“normale”. Néanmoins, des différences culturelles existent en termes de préférences esthétiques et sexuelles pour les lèvres petites ou longues.

L’élongation des lèvres est pratiquée dans plusieurs régions d’Afrique orientale et australe, notamment en Ouganda, au Rwanda, en Zambie et au Mozambique.

Les Baganda, un groupe ethnique vivant en Ouganda, pratiquent l’élongation labiale en tant que rite d’initiation féminin et cette pratique est toujours enseignée aux jeunes filles proches de la puberté, entre 9 et 16 ans, et complétée par la ménarche. La taille finale des lèvres est d’au moins un à un pouce et demi de longueur.

En Zambie, l’action de tirer s’appelle kudonza, tidonza ou ukukuna et les lèvres étirées, d’une longueur finale de 1,5 à 2 pouces, sont appelées malepe ou imishimo. Les femmes zimbabwéennes migrantes vivant en Afrique du Sud, participant à une étude de Perez et al. (2015) ont expliqué que ces termes n’étaient utilisés que dans des espaces intimes. La pratique était enseignée aux femmes par des conseillèr.e.s préconjugales ou par des pairs et visait à accroître le plaisir sexuel de leur partenaire masculin. Des outils étaient utilisés pour faciliter l’étirement et les filles s’organisaient en groupes pour se rencontrer en secret et pratiquer l’étirement mutuel. Les femmes ont également témoigné d’une variété d’autres modifications génitales telles que l’introduction de substances dans le vagin ; se laver à l’eau froide salée, ou s’essuyer avec du coton/papier imbibé d’eau citronnée, cela afin de “contrôler les fluides” et resserrer / contracter le vagin, ainsi que les scarifications avec tatouage des organes génitaux (Perez, et al. 2015)

Dans certaines régions du Mozambique, l’élongation des lèvres est également associée à d’autres pratiques génitales telles que le resserrement du vagin à l’aide de diverses substances légèrement astringentes à partir d’herbes. Jusqu’à 65% de femmes pratiquent cela régulièrement, en même temps que l’élongation des lèvres (Audet et al, 2017). Une étude transversale menée dans la province de Tete a montré que 98% des plus de 900 femmes participantes avaient pratiqué l’élongation des lèvres à un moment donné et peu d’entre elles (4,5%) disaient avoir subi des effets nocifs mineurs, notamment une irritation ou une douleur, des démangeaisons, une inflammation ou une dyspareunie (Hull et al. 2011, cité dans Perez et al, 2015).

Les motifs sous-tendant la pratique de l’élongation labiale sont complexes et multiples. La pratique est destinée à augmenter le plaisir des hommes comme des femmes durant les rapports sexuels. Les autres motifs cités sont:

  • La pression des pairs
  • La peur de ne pas être mariée et désirable pour les hommes si elle n’est pas pratiquée
  • La peur d’être stigmatisée en cas de non-conformité à la norme social des lèvres longues
  • Le respect de la routine d’embellissement
  • L”idée que cela aide à résoudre les problèmes pouvant survenir durant l’accouchement
  • La gratification sexuelle des hommes dans la mesure où elle est réputée accroître le plaisir sexuel des hommes et de certaines femmes.

(OMS, 2008, Afruca, 2016, Perez et al. 2015)

Enfin, dans de nombreuses régions, la pratique semble lentement disparaître, à mesure que le profil socio-économique de la région change. Il pourrait ou non s’agir d’une réponse à l’introduction d’idées occidentales sur la sexualité féminine. (Thomas, 2018)

Controverses autour de l'élongation labiale

Des enquêtes montrent que les hommes et les femmes semblent avoir une attitude favorable à la poursuite de cette pratique. Certains auteurs soutiennent que l’élongation des lèvres ne correspond pas à la définition technique ou traditionnelle de MGF car elle n’est pas associée à l’excision ni à l’incision des organes génitaux externes de la femme. Elle vise à augmenter leur taille au lieu de la diminuer, et à augmenter le plaisir sexuel féminin plutôt que de le limiter (Thomas, 2018). Une étude de la pratique au Rwanda a également montré que les femmes la considéraient comme une force positive dans leur vie (Koster & Price, 2008). De plus, les risques de la pratique sur la santé reproductive sont considérés comme mineurs, limités aux démangeaisons et aux irritations au moment de l’étirement actif. (Mandal, 2018) Ainsi, au lieu de la catégorisation de MGF, à connotation négative, certains auteurs soutiennent que le terme “modification génitale féminine” devrait s’appliquer à cette pratique

l’OMS a supprimé l’élongation labiale de la définition du type IV dans la typologie de 2008. Cependant, dans leur rapport, l’organisation soutenait que l’étirement des lèvres pouvait encore être défini comme une forme de MGF, car il s’agissait d’une convention sociale qui exerçait une pression sociale sur les jeunes filles de modifier leurs organes génitaux et qui créait des modifications génitales permanentes. (OMS, 2008)

L’étude de Martinez Perez et al. (2007) montre un exemple de la forte pression sociale qui entoure cette pratique. Les femmes zambiennes ont rappelé le stress psychosocial lié à la pratique et la peur de ne pas réussir à atteindre la longueur de lèvres désirée :

“En tant que filles, elles craignaient de ne pas réussir à atteindre le malepe. Elles craignaient que leurs futurs maris puissent les renvoyer à leurs familles en arguant qu’elles n’étaient pas aptes au mariage. Beaucoup de femmes, lorsqu’elles n’étaient encore que petites filles, ont anticipé le moment où elles pourraient être ‘controlées’ avant le mariage.”

L’étirement des lèvres au Rwanda (contribution d’une membre)

Emma-Claudine Ntirenganya, journaliste a partagé ses expériences professionnelles et personnelles de l’élongation des labia au Rwanda. Selon elle, la société rwandaise où elle a grandi, éduque les filles à pratiquer l’étirement des lèvres pour la satisfaction et le plaisir de leur futur mari.      

 “Je l’ai moi-même pratiqué, et j’ai aussi reçu diverses questions dans le cadre de mon travail de la part des femmes de mon audience.”

Emma-Claudine considère que l’étirement des lèvres ne doit pas être encouragée, car plusieurs femmes souffrent dans leur mariage, qu’elles aient suivi la pratique ou pas. De plus, les jeunes filles ne la pratiquent pas parce qu’elles sont heureuses et fières de faire, mais parce que la pression de la société le leur impose quoi qu’il leur en coûte.

“N’est-il pas approprié que les filles et les femmes aient droit à leur corps et fassent ce qu’elles désirent d’en faire sans être jugées ?” s’interroge Emma-Claudine “Si vous discutez avec des femmes rwandaises, certaines vous diront que la pratique de l’étirement des lèvres est amusante et acceptable, alors que d’autres vous diront que c’est difficile, imposée et dégoûtant. Ces dernières ajouteront qu’elles ne l’ont fait que pour s’assurer de ne pas être rejetées par leur futur maris. Peu de femmes rwandaises n’ont pas subi cette pratique. Avec la nouvelle génération de filles rwandaises actuellement à l’université et au collège, la plupart d’entre elles ne l’ont pas fait soit parce qu’elles n’avaient personne pour le leur imposer soit car elles estiment qu’il s’agit d’une pratique culturelle dépassée.”

Selon Emma-Claudine les “avantages” attribués à l’étirement des lèvres seraient plutôt “le résultat des hormones féminines, le résultat de l’amour dans le couple, du désir et de la satisfaction du partenaire, de l’expérience et des capacités du partenaire, ainsi que d’une santé mentale saine, prête à s’engager dans une relation amoureuse et de faire l’amour.”

Principales préoccupations concernant l’étirement des lèvres (contributions des membres)

L’étirement des lèvres n’est pas quelque chose que vous faites un jour ou deux, une semaine ou deux. C’est une pratique qui peut prendre des années afin d’atteindre les résultats souhaités. De plus, l’élongation labiale s’accompagne souvent de l’utilisation de diverses plantes ou de beurre de vache pour obtenir des résultats rapides. Les petites lèvres en sont irritées et cela peut s’accompagner de douleurs. La façon de le réaliser comporte aussi des risques de transmission d’IST, car les filles pratiquent le “gukurakuza” et se font ainsi toucher leurs lèvres. 

Par ailleurs, la pratique de l’élongation des lèvres trouve sa justification principale dans des considérations sexuelles concernant les hommes comme les femmes. En effet, l’éducation des filles à cette pratique passe par l’inculcation de la peur d’être rejetée par son mari si elle n’est pas réalisée. Le plaisir masculin est ainsi clairement en jeu et la capacité de satisfaire son futur mari repose sur la pratique. Toutefois, la sexualité au Rwanda repose aussi beaucoup sur le plaisir féminin et l’atteinte de l’éjaculation féminine. Il est dit aux femmes qu’elles ne pourront pas atteindre cette éjaculation sans avoir suivi le processus d’étirement des lèvres. Il leur est aussi inculqué que ne pas y parvenir comporte un risque d’être trompée par son mari, se tournant vers d’autres femmes ayant suivi la pratique. 

Enfin, quelques points de conflits semblent émerger au sein du couple au sujet de l’élongation labiale. Avec la nouvelle génération, la plupart des garçons rwandais souhaitent toujours épouser une fille ayant pratiqué l’étirement des lèvres, alors que la plupart des filles de leur âge ne l’ont pas fait et ne le souhaitent pas. Cette dissension apparaît comme source de conflit conjugal potentiel pouvant survenir dans un avenir proche. Il a aussi été relevé qu’encore beaucoup de femmes n’ayant pas les lèvres étirées sont harcelées par leurs maris, qui les presse de le réaliser même lorsqu’elles sont mariées depuis des années et ont eu des enfants. A l’inverse, quelques cas de femmes ayant suivi la pratique se voient demander par leur mari, après leur mariage, de se faire couper les petites lèvres.

“La Communauté de pratique sur les mutilations génitales féminines” fait partie du projet “Bâtir des ponts entre l’Afrique et l’Europe pour lutter contre les MGF”, soutenu par le “Programme conjoint UNFPA-UNICEF sur l’élimination des MGF”.
Le projet est coordonné par AIDOS en partenariat avec GAMS Belgique

Les opinions exprimées sur ce site web sont celles des auteur.e.s et ne reflètent pas nécessairement la politique ou la position officielle de l’UNFPA, de l’UNICEF ou de toute autre agence ou organisation.

© Copyright : GAMS Belgium