Contribution des membres : frontières, communautés et coopération

La discussion a été très intéressante et grandement enrichie par les nouveaux exemples et nouvelles perspectives apportés par les membres sur la situation des MGF transfrontalières dans leurs communautés. Des discussions, nous pouvons conclure que les MGF transfrontalières sont devenues un problème répandu dans de nombreuses régions.

Voici les idées principales qui ont émergé lors de la discussion sur les MGF transfrontalières :

  • Repenser et questionner la notion de ‘‘frontière’’. De nombreux.euses membres ont insisté sur l’omniprésence de frontières ‘‘artificielles’’ en Afrique, marques des divisions héritées de la colonisation et clés d’explication fondamentales des MGF transfrontalières.
  • Ne plus penser seulement en termes de frontières et d’Etats pour privilégier une approche en termes de communautés vivant et partageant une culture et des traditions dépassant les frontières. De ce fait, franchir une frontière ne se traduit pas automatiquement par le sentiment d’être étranger dans le pays de destination. Une coopération et collaboration accrues s’imposent ainsi comme nécessaires entre les pays abritant les mêmes communautés.
  • Introduire des contrôles aux frontières ne semble être une solution ni efficace ni éthique pour contrer les MGF transfrontalières.
  • Ne prendre en compte que l’existence ou l’absence de législation est insuffisant dans le cadre des MGF transfrontalières. Il est nécessaire de considérer également l’efficacité de l’application et du contrôle des lois.
  • Prendre en considération les diasporas et flux migratoires qui rendent la notion de frontières obsolète sur la question des MGF. En effet, certaines communautés continuent de perpétrer la pratique au sein même de leur pays d’accueil, et ce, bien qu’elle y soit illégale.
  • Informer et soutenir les activistes de terrain en lien direct avec les communautés, particulièrement dans les régions où ils subissent une forte répression.

L’application des lois nationales pénalisant les MGF a émergé comme un problème commun durant la discussion car elle pousse dans la clandestinité de nombreuses communautés observant encore la pratique, la rendant, de ce fait, plus difficile à détecter. Les membres ont aussi démontré que les MGF transfrontalières étaient plus importantes dans les communautés partageant cultures, famille, parfois maison ou ferme des deux côtés de la frontière. Les MGF transfrontalières sont, en conséquence, plus à même d’être pratiquées dans des pays où les lois contre les MGF sont faibles ou absentes, d’une part, et où les membres d’une même communauté se rendent dans des pays voisins où ils savent pouvoir échapper à la répression, d’autre part.

Certains membres ont, par ailleurs, souligné l’importance de repenser la notion de frontière à la fois en questionnant l’ancienne division territoriale héritée de la colonisation et en gardant à l’esprit l’existence des diasporas et flux migratoires.

‘‘Je ne pense pas ‘qu’identifier les personnes voyageant pour pratiquer les MGF’ soit la solution face à un phénomène transfrontalier.

Lorsqu’un phénomène est transfrontalier, il est préférable de penser des campagnes qui vont au-delà des frontières artificielles héritées de la colonisation. Dans le cas contraire, je ne vois pas comment on peut arrêter un malinké de Siguiri qui va au Mali, un peul de Guinée vers le Sénégal ou d’un kissien de Guéckédou vers Kouendou en Sierra-Leone.’’
Professeur d’université, Guinée

Les membres ont aussi avancé que la pratique des MGF par certaines diasporas doit être considérées comme des MGF transfrontalières bien qu’elles ne soient pas pratiquées dans un pays voisin.

‘‘Je pense qu’il faudrait aussi inclure l’Europe et les USA, maintenant qu’il n’y a plus de loi fédérale interdisant les MGF. La diaspora Dawoodi Bohras très étendue qui a aussi comme particularité de faire pratiquer les MGF par des membres de la communauté (notamment professionnels de santé) ne retournent pas non plus « au pays ». Ce qui explique qu’elle pratique à Mayotte, Madagascar ou New-York…

Ou autre exemple les Indonésiens ou Malaisiens qui excisent en Australie. Alors que dans leurs pays, la législation ne condamne pas les MGF, ils les pratiquent dans un pays où la loi les condamne.’’           
Sociologue, France

Au moment de questionner la pertinence d’instaurer un contrôle aux frontières permettant d’identifier les personnes voyageant pour pratiquer une MGF, les débats ont abouti à un quasi consensus. La plupart s’y sont fermement opposés et ont affirmé la nécessité d’explorer d’autres moyens pour contrer le problème.

‘‘N’allons-nous pas encore créer des sentiments « d’infantilisation » en voulant enquêter les gens sur leurs raisons de voyager à l’intérieur de leurs propres pays ?

Faut-il œuvrer et croire à la capacité des gens de s’auto affirmer, à travers un renforcement réel de la capacité décisionnelle des populations ou miser sur des contrôles (et la peur) des personnes qui ont le droit de circuler librement ?’’
Activiste, Belgique.


‘‘Le fait est que les personnes qui se déplacent d’une frontière à l’autre ne se sentent pas étranger chez l’autre ; elle va voir ses parents, sa famille qui habite dans une « autre pays ».

Cette personne ne dira pas qu’elle franchit la frontière une pratique dont elle sait qu’elle est interdite dans son espace pays, elle s’y rend parce que c’est une décision préparée par sa communauté [de l’autre côté de la frontière].’’ 
Hervé Bangar, Educateur, Sénégal    

‘‘Je pense qu’il est tout à fait vital et important de réaliser un ciblage des jeunes filles traversant la ‘zone rouge’… le personnel de sécurité devrait contrôler les filles et gardiens afin de déterminer qui traverse la frontière et pour quel type de visite…’’
Activiste, Kenya

Certain.e.s membres se sont plus longuement attardés sur l’intérêt de questionner les frontières artificielles et de redonner toute leur centralité aux communautés ethniques dans la lutte contre les MGF transfrontalières

‘‘Étant donné que la documentation prouve que l’excision est une norme sociale et sa pratique est liée aux communautés et non à des territoires artificiels, je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi les projets et programmes de promotion de l’abandon de l’excision ne se pensent pas autour des communautés et non pas seulement des États.

Certes, les lois sont étatiques, mais ne serait-il possible de penser plus holistique ? Je sais que c’est compliqué, car les principaux bailleurs de fonds pensent États et logique territoriale.

Dans tous les cas, la baisse de la prévalence dans les différents pays est toujours liée à des communautés en particulier.  C’est aussi la réticence de certaines communautés qui maintient des pourcentages élevés de l’excision dans les différents pays.’’
Professeur d’université, Guinée

“Adopter une perspective transfrontalière sur les MGF est tout particulièrement nécessaire dans les pays ayant les mêmes communautés de part et d’autre de la frontière les séparant. Le Kenya, la Somalie et l’Ethiopie, par exemple, ont chacun une population issue de la communauté Somali (si dans l’un des pays, par exemple, la stratégie adoptée consiste à interdire les MGF dans cette communauté mais dans la suivante à promouvoir les MGF comme prétendue ‘excision islamique’ – nous sommes déjà passés par là – la communauté va traverser la frontière pour accéder au pays cautionnant l’excision ; et la situation se répète si un pays rend la pratique illégale et l’autre non etc.). Le Kenya et l’Ethiopie ont aussi en commun les communautés Oromo. La Tanzanie et le Kenya, abritent, quant à eux, les Masais et les Kuria etc. En conséquence, ce sont les communautés, et non seulement les frontières, qui doivent constituer le centre de l’analyse.

Il y a peu, nous nous sommes inquiétés de la façon dont les réfugiés amenaient les filles à la périphérie des camps de Dadaab, tout cela simplement parce qu’un travail important de sensibilisation sur les MGF était réalisé dans les camps mais rien n’était fait dans ces villages.

Là où les communautés partagent des frontières, avoir une action dans les deux pays est primordial. J’ai trouvé quelques exemples plus haut de peuples nomades ne se souciant en rien de ces frontières artificielles et les traversant tout simplement pour exciser leurs filles comme ils iraient chercher de l’eau et des pâturages pour leur subsistance.’’
Maryam Abdikadir Sheikh, Travailleuse sociale, Kenya

Un membre de Wadi a également partagé des informations sur les opportunités de collaborations transfrontalières entre Kurdes d’Iran et d’Iraq.

“Nous avons, à la frontière entre l’Irak et l’Iran, une situation tout à fait particulière où les Kurdes sont affectés des deux côtés de la frontière (dans le Sud les Arabes sont aussi concernés, mais nous ne travaillons pas dans cette zone). La situation est d’autant plus difficile qu’il n’y a pas d’important donneur de fonds prêt à financer des projets en Iran. De plus, en parallèle, l’Iran n’acceptait pas que la communauté internationale travaille sur ce terrain ni même que des ONG locales établissent des connections avec l’international.

Le point positif est que la télévision kurde iraquienne est très populaire en Iran. Ainsi, les Kurdes iraniens voient nos spots télévisés contre les MGF, les talk shows, etc. Cela a permis de débuter une discussion en Iran avant même que nous ayons pu débuter notre travail au-delà de la frontière.

Aujourd’hui, nous sommes capables de mener quelques projets transfrontaliers. Premièrement, nous avons invité des militants iraniens et chercheurs à des réunions régionales. Depuis, un échange s’est établi entre les Kurdes d’Irak et d’Iran au travers de conférences, workshops sur les moyens de lutter contre les MGF. Un chercheur iranien a même été invité à s’adresser au Parlement Kurde Irakien. Un psychologue iranien nous a assisté dans des formations en Irak dans l’objectif de sensibiliser nos travailleurs sociaux sur la thérapie de couple pour les victimes de MGF. Quand les Irakiens ou les Iraniens développent de nouvelles méthodes, ils les échangent permettant ainsi, bien souvent, qu’elles soient utilisées dans les deux pays.

Il ne nous a pas été reporté de cas de femmes ou de filles traversant la frontière pour réaliser une MGF. Cela pourrait également arriver au niveau de la frontière régionale vers le centre de l’Irak : les MGF ne sont interdites qu’au Kurdistan, et restent permises dans les autres régions de l’Irak.

Nous savons que la polygamie est un phénomène transfrontalier : parce que la polygamie est interdite au Kurdistan, les hommes se rendent en centre – Irak pour que leur seconde femme soit reconnue dans cette région. Légalement, la situation est difficile car il s’agit d’un seul pays, mais avec une législation sur la protection des femmes très hétérogène.

Les militants se sont mobilisés pour obtenir des lois interdisant des MGF en Iran et en centre-Irak, mais la tâche reste difficile voire dangereuse en Iran où le militantisme peut vous amener tout droit en prison. De ce fait, nous orientons principalement notre stratégie sur le niveau local et le travail avec les communautés.’’

Activiste travaillant à la frontière Iran-Irak

Enfin, des membres ont insisté sur la nécessité, tant d’accroître la scolarisation et l’éducation dans les communautés, que de travailler à l’autonomisation (empowerment) des femmes et filles :

‘‘Veiller à ce que les filles aillent à l’école afin qu’elles puissent prendre des décisions éclairées par elles-mêmes.

Éduquer les jeunes filles en introduisant des sujets adaptés à leur âge sur les MGF dans les institutions d’apprentissage.

Autonomisation des femmes en matière de santé par rapport aux effets des MGF et autonomisation économique des femmes pour leur permettre d’être indépendantes, de ne pas dépendre des hommes ou des croyances traditionnelles pour leur subsistance.’’
Joycelyn Mwangi, Réseau pour l’Egalité de Genre, Kenya

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