Synthèse de la discussion sur la religion

Le débat sur la religion a donné lieu à des contributions très intéressantes. Nous vous en partageons ici une synthèse non exhaustive.

Une fiche thématique avait été diffusée, disponible ici.

Afin d’alimenter le débat, nous avons pu compter sur la participation de deux expert.e.s de la question :

  • Maryam Sheikh Abdi’s, chercheuse et activiste dans le domaine de la lutte contre les MGF
  • L’Imam Moussé Fall, coordinateur du Réseau Islam et Population au Sénégal. Il a été interviewé dans une vidéo que trouverez en suivant ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=ELkofroTSzA&feature=youtu.be

Les membres étaient invité.e.s à partager avec la CoP leurs expériences et connaissances en s’inspirant de ces questions :

  • La religion est-elle utilisée pour justifier la pratique des MGF dans votre pays ?
  • Quelles sont les positions officielles des leaders religieux concernant les MGF ?
  • Quel rôle les leaders religieux jouent-ils dans votre pays ?
  • Quels dirigeants religieux éminent.e.s prennent position contre les MGF?
  • Comment peut-on les intégrer dans la lutte contre les MGF ?

Expériences partagées par les membres

Somalie : La religion y est utilisée pour justifier la pratique (de même qu’au Kenya, Djibouti et Ethiopie), et la majorité des leaders religieux soutiennent que les MGF sont justifiées par l’Islam. Parmi la minorité d’érudits somaliens dissociant les MGF de l’Islam, très peu osent le dire publiquement. Quelle stratégie ? Peu sont conscients des implications réelles des MGF. Il est donc nécessaire d’expliquer aux leaders religieux les conséquences des MGF, étant donné que l’Islam interdit de couper des organes pour des raisons non médicales ; Les érudits religieux doivent se rencontrer entre eux (diaspora, communautés qui ne pratiquent pas l’excision…) ; Mettre en avant les leaders religieux qui ont osé afficher publiquement leur position afin qu’ils deviennent un groupe de référence, et afin d’encourager plus d’érudits à exprimer leur position ouvertement.

Burkina Faso : La religion n’est pas utilisée pour justifier la pratique des MGF, qui sont pratiquées dans toutes les religions. Certains leaders religieux sont membres du Comité National de lutte contre les MGF, à travers lequel ils se sont exprimés en faveur de l’abandon des MGF.

Soudan : Les programmes d’abolition des MGF dans le domaine religieux doivent respecter certains objectifs : correction des faux concepts liant les MGF à la religion et diffusion d’une conscience religieuse confirmant l’illégitimité des MGF ; renforcement de la participation communautaire et du rôle des leaders communautaires et des personnes diffusant la Dawa (diffusion de l’Islam) afin de mobiliser les communautés et changer les comportements.     

Somaliland : (cf réf (9) L’adoption d’une politique d’abandon des MGF (débutée en 2009) est difficile à cause des distorsions entre le Ministère du Travail et des Affaires Sociales et le Ministère des Affaires religieuses, ce dernier refusant d’interdire le type I des MGF (« Sunna »). Selon une étude, ce point de vue se retrouve au sein de la communauté, puisque 80% des hommes et 63% des femmes sont favorables à une législation interdisant tous les types sauf « Sunna », tandis que moins de 10% sont favorables à l’interdiction de tous les types. De plus, la majorité des chefs religieux (79%) qualifient le type III de MGF de « non requises » par la loi Islamique, et 87% considèrent le type « Sunna » comme « honorable » => notons qu’il existe le même problème parmi les Somaliens du Kenya qui catégorisent les MGF en deux types : le type III de MGF qui est considéré comme non islamique, et le type « Sunna » auquel on ne doit pas s’opposer.

  • Lors des actions de sensibilisation, il vaut donc mieux utiliser un autre terme que celui de « Sunna », car plus nous l’appelons « sunna », plus nous le légitimons en tant que pratique Islamique. Les termes « fircooni » (pharaonique) et « fiid-jar » (couper le capuchon = « sunna ») sont par exemple plus appropriés.

Sénégal : Le Réseau Islam et Population réunit des leaders religieux qui sensibilisent à la lutte contre les MGF à travers plusieurs stratégies : élaboration d’argumentaires et de prêches, formation des Imams et leaders religieux dans les 14 régions du pays, émissions TV et radio avec différents profils (médecins, sociologues et religieux), production de vidéos sur les réseaux sociaux, voyage d’échanges afin de partager les expériences, mise en place par les religieux de causeries avec les femmes.

Il est important de souligner que les leaders religieux ne peuvent parfois pas s’exprimer ouvertement : ils peuvent recevoir des menaces de mort les empêchant de s’exprimer (exemple au Mali).

Informations partagées pour la religion musulmane

Il convient de noter que les informations proviennent de membres parfois en désaccord sur certains points (par exemple, des différences dans la manière de percevoir la circoncision masculine et son lien avec les MGF dans les scripts).

Arguments contre une prétendue obligatoire religieuse au sein de l’Islam :

Les adeptes des MGF utilisent un hadith commun pour justifier la pratique au nom de la religion, selon lequel la circoncision est une « Sunna » (pratique facultative) chez les hommes, et une « Makrumah » (un acte de valeur/un honneur) chez les femmes. L’authenticité de ce hadith a été contestée, donc il ne peut pas être utilisé pour justifier cette pratique au nom de l’Islam. De plus, le sens de ce hadith n’est pas celui que les tenants de l’excision lui en donne. Le sens n’est pas de couper les femmes. Cela signifie que la circoncision est une pratique optionnelle pour les hommes et un honneur pour les femmes d’être marié à un homme circoncis.

Si l’excision avait la même valeur que la circoncision masculine, le Prophète aurait fait exciser ses filles, épouses et petites filles au même titre qu’il a fait circoncire ses garçons. Or, il n’y a aucune preuve de femmes coupées dans la maison du Prophète. Les deux actes n’ont donc pas la même valeur. D’ailleurs, même la circoncision masculine n’est pas obligatoire dans l’Islam, c’est une sunna.

Il faut faire attention aux hadiths cités par certaines personnes pour justifier l’excision : ceux provenant d’hommes nés des centaines d’années après la mort du Prophète et n’ayant pas de légitimité ; pas de preuves de ces conversations et de l’importance de ces personnes à leur époque ; les traductions de l’arabe vers d’autres langues peuvent avoir pour conséquence une perte de sens et une mauvaise incompréhension.

L’Islam prohibe tout acte de nature à porter atteinte à l’intégrité physique d’une personne. Il est démontré que cette pratique est néfaste. Elle doit donc être abandonnée.

Justification religieuse de l’excision :

Des membres ont souligné que l’Islam se pratique de milliers de façon différente dans le monde : il y a différentes écoles de pensée (malikisme, ismaélisme, ibadisme, shaféisme, etc.) :

  • Au sein de l’école shafi, il est fréquent de considérer l’excision comme une obligation religieuse (cf réf (2)), et cette école est loin d’être marginale : elle est présente en Indonésie et en Malaisie, parmi les Malais d’autres pays (Singapour, Sri Lanka, Brunei), dominante dans les régions kurdes d’Irak et d’Iran, et principalement en Egypte, au Soudan et en Somalie. Dans ces régions, les MGF sont fortement justifiées par la religion (cf réf (5)) (parfois même de la part de gouvernement et de partis politiques). Selon une enquête, 95% des Indonésiens et Malaisiens affirment que la religion est leur principale motivation à pratiquer les MGF.
  • D’autres groupes justifient les MGF au nom de la religion, tels que les Mufti d’Oman (Ibadisme), les Dawoodi Bohras en Inde et les Mufti du Daghestan (Soufi)

Informations partagées pour la religion chrétienne

Les partisans des MGF utilisent parfois la genèse 17 :10-14 pour justifier la pratique, selon lequel Dieu aurait ordonné à Abraham de circoncire chaque enfant de son ménage dans sa maison.  Sauf qu’il n’a jamais mentionné les femmes (cf réf (3)).

Certains chrétiens expliquent que la circoncision serait biblique car présent dans la Bible. Un professeur de théologie a réfuté cela : la Bible n’exige pas que les femmes soient excisées (cf réf (7)).

Comment agir ?

Selon les membres, l’implication des leaders religieux est fondamentale, notamment à travers l’élaboration de fatwa afin de sensibiliser les populations sur le fait qu’une pratique qui porte atteinte à la santé des filles et des femmes et qui n’est pas obligatoire dans le Coran ne doit pas être pratiquée. Pour les impliquer, la question n’est pas la véracité ou non des hadiths qu’ils mettent en avant, mais plutôt « comment faire admettre une autre « vérité » religieuse sur le sujet à des leaders d’opinion qui estiment avoir raison de promouvoir la pratique » ?

Un tandem médecin/religieux serait intéressant à mettre en place (exemple au Mali où les autorités religieuses ont fait appel à des médecins), mais le problème est que « ceux qui défendent la pratique ont réponse à tout » : que ce soit dans le milieu religieux (mise en avant de la médicalisation pour lutter contre les conséquences sur la santé), ou dans le milieu médical (résistance des médecins à mettre en avant les conséquences sur la santé de la pratique en Mauritanie).

Il faut faire attention aux termes utilisés lors des sensibilisations : confusion entre les termes arabe de circoncision masculine et excision féminine

Mettre l’accent sur le fait que les MGF peuvent porter atteinte à la santé des femmes, voir à leur vie, donc il est crucial de cesser la pratique.

Un.e membre a expliqué qu’un frein à l’atteinte de résultats probants est « le fait que dans les sociétés musulmanes où sévit cette pratique, les MGF sont une affaire de femmes », et elles ne prennent pas part à la prière du Vendredi où des prêches contre les MGF sont diffusées, donc elles ne bénéficient pas de ces messages par rapport à la position de l’Islam face aux MGF.

De plus, il faut toujours garder à l’esprit que la cause fondamentale des MGF réside dans l’inégalité entre les femmes et les hommes => il est donc nécessaire de transformer les attitudes par « l’adoption d’une approche holistique qui englobe tous les acteurs » (religieux, personnels de santé, décideur.se.s, sociologues, psychologues, leaders d’opinion, groupe de femmes, comités de veille…) et un mécanisme fluide de coordination pour un meilleur suivi.

Enfin, il est important de renforcer la société civile en dehors de la religion en encourageant la liberté de pensée et de débat, afin de faire comprendre aux gens que la religion peut être débattue.

Conclusion du débat

=> Par conséquent, les membres étaient d’accord sur le fait que les MGF n’ont aucune justification religieuse, ni dans l’Islam, ni dans le christianisme.

=> Néanmoins, un membre a souligné l’importance de relativiser ce débat parce qu’en disant que les MGF ne sont pas religieuses, cela implique que si elles étaient religieuses, elles seraient alors moralement et légalement autorisées (cf réf (8)). Au lieu de cela, nous devons plutôt faire valoir que MÊME SI couper les organes génitaux d’un enfant est une pratique explicitement religieuse, cela ne la rend pas moralement ou légalement admissible.

Références partagées

(1) Vidéo – « Islam does not support FGMC » : https://www.youtube.com/watch?v=27ENTiMkCu4

(2) Pensée religieuse de l’école shafi : http://shafiifiqh.com/question-details.aspx?qstID=173

(3) Référence au sein du christianisme : Exode 4:25, Josué 5: 7, Actes: 7: 8, Romains 2:28, Romains 4:11, 1 Corinthiens 6:18

(4) Qur’an, Hadith and Scholars: Female Genital Mutilation: https://wikiislam.net/wiki/Qur%27an,_Hadith_and_Scholars:Female_Genital_Mutilation

(5) Discussion sur le lien entre MGF et religion dans la région du Moyen-Orient et de l’Asie, « Religion or culture ? » : http://www.stopfgmmideast.org/background/islam-or-culture/

(6) Liste de fatwas contre les MGF : http://www.stopfgmmideast.org/fatwas-against-fgm/

(7) Article de presse, Adie Vanessa Offiong, « Stories of Nigerian women mutilated in secret » (perspective chrétienne), février 2018 : https://www.dailytrust.com.ng/stories-of-nigerian-women-mutilated-in-secret.html

(8) Brian D. Earp, Jennifer Hendry, Michael Thomson, « Reason and paradox in medical and family law: shaping children’s bodies », Novembre 2017 : https://www.researchgate.net/publication/316505694_Reason_and_paradox_in_medical_and_family_law_shaping_children’s_bodies

(9) Baseline Research Report, Katy Newell-Jones, « Empowering communities to collectively abandon FGM/C in Somaliland », Janvier-Mai 2016 : https://www.28toomany.org/static/media/uploads/Country%20Research%20and%20Resources/Somalia/somaliland_action_aid_fgm_baseline_report_(jan_2016).pdf

(10) Argumentaire du Réseau Islam et Population (Nigéria) (11) Dr. Mohamed Salim Al-Awwa, « L’Excision des filles au regard de l’Islam » : http://www.npwj.org/GHR/L%E2%80%99Excision-des-filles-au-regard-de-lIslam.html

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